Témoignage de Soeur Bruno à l'occasion de son jubilé de platine  

 

  (70 ans de profession monastique) le mardi 28 octobre 2014  

SBRUNO  
 

 

Ce qui m’habite en ce jour, c’est une très grande reconnaissance envers Dieu et envers ma communauté pour leur fidélité durant ces 70 ans d’alliance réciproque, fidélité qui a gardé et soutenu la mienne. A la messe de mon jubilé d’or, j’avais demandé l’introït grégorien : « Scio cui credidi et certus sum », « je sais en qui j’ai cru et je suis sûre qu’il gardera le dépôt que je lui confie ». Jamais je n’ai été déçue. J’ai une grande reconnaissance aussi pour la formation que j’ai reçue au noviciat et qui répondait à ce que je désirais. Mère Paula, ma Mère maîtresse, nous parlait de vie intérieure donnée à Dieu, n’ayant rien de plus cher que le Christ dans une grande solitude intérieure. « Si on ne vous dit rien, disait-elle, si vous ne savez rien, c’est que vous n’avez pas besoin de le savoir ». Cela coupait court à toute question de curiosité ou d’indiscrétion. « Un regard de curiosité, ne serait-ce que de quelques secondes, cela suffit, le cliché est pris dans la mémoire », disait-elle aussi. Ces 72 années ont eu des hauts et des bas, des chutes et des re-départs, des pardons à demander à ma communauté et des pardons à accorder, car parfois il y a des attitudes ou des paroles qui font mal.

Certains phares plus marquants ont guidé et affermi mes pas … L’évangile, avec celui de saint Luc, l’évangile de la miséricorde. La règle de saint Benoît avec le chapitre 72. La célébration de l’office divin et de la liturgie. Mon amitié avec Elie le prophète, avec la phrase que sœur Humbeline avait prise comme psaume responsorial pour son jubilé d’or : « Il est vivant le Dieu devant qui je me tiens ». La dernière phrase du livre d’Ezéchiel : « Le nom de la ville sera désormais ‘Dieu est là’ », ce qui rejoint mon prénom de baptême, Elisabeth, qui veut dire ‘Maison de Dieu’. Le chapitre 15 (v.22-28) de la première épître aux Corinthiens : « Le dernier ennemi que le Christ mettra sous ses pieds, c’est la mort, puis il remettra sa royauté à son Père et Dieu sera tout en tous », avec le beau répons que nous avions pour la Toussaint, dont le refrain était : « Fils de Dieu, superbe est ta victoire, hâte les temps nouveaux ». Enfin le dessein de Dieu sera réalisé ! L’enseignement de Dom Godefroy Belorgey, avec son sens de Dieu et son attrait pour la prière et la vie intérieure. Il nous disait : « Tout le mouvement des affaires humaines n’est rien auprès d’une âme qui cherche Dieu au fond de son cœur ». La fréquentation de Maurice Zundel avec son intuition de la pauvreté de Dieu et de la dépossession de soi, qui rejoint la spiritualité de saint François d’Assise, patron des louveteaux dont j’ai été cheftaine. Et enfin, il y a 4 ou 5 ans, c’était à Belval. Père Arthur qui s’occupe des migrants dans le Nord-Pas de Calais, avait passé quelques jours à l’hôtellerie. Au moment de partir je lui ai dit : « Père, dites moi une parole ». Il m’a répondu : « Demeurez avec Marie debout au pied de la croix : là il se passe de grandes choses ». Je serais ingrate si je ne faisais pas mention de mon ange gardien qui m’accompagne depuis 92 ans avec patience, vigilance et miséricorde, et que je prie souvent.

Bref, durant ces 72 ans, désertiques en très grande partie, Dieu a décapé et buriné mon tempérament très sensible, trop sensible, sentimental ont osé dire certaines personnes. Peu à peu il m’a dépossédée de moi-même, m’a décentrée, dirait Père Philippe, et il m’a fait la grâce d’une grande compassion et miséricorde pour chacun et pour tous. Je n’y suis pour rien, c’est son œuvre, dirait le psalmiste. « Que demandez-vous », m’a-t’il été demandé à ma profession ? « La miséricorde de Dieu et celle de l’Ordre », ai-je répondu. Dieu m’a exaucée. Maintenant je vais vers l’ultime rencontre, je prie pour la relève, souhaitant que d’autres rejoignent notre communauté et y découvrent la vie avec Dieu et pour Dieu dans la solitude. Je terminerai par une phrase de ma grand-mère maternelle, écrite en 1916 à maman : « Arrivée à l’automne de la vie, la voie que j’ai devant moi est toute de détachement. Les feuilles tombent et il faut se laisser dépouiller joyeusement. Voilà tout ».