CROIX PETITE TEMOIGNAGES

 

 

 

 

ELOYROY

 Les femmes qui suivaient Jésus 

 dessin de Eloy Roy 

 

 

DES SOEURS RACONTENT LEUR VOCATION

 

La grâce originaire qui donne sens à tout ce qui va suivre : 40 heures, environ, après ma venue au monde, je suis baptisée, consacrée à la Vierge Marie, et la célébration s’achève par le chant du Te Deum.

Octobre 1933 : c’est par un matin d’épais brouillard, humide et glacial, qu’affamée et assoiffée de lumière et de chaleur humaine, je transgresse l’interdit d’entrer dans la pièce où mère se dévoue aux soins de son nouveau-né et de notre père, malades l’un et l’autre. En un dixième de seconde, devant la scène qui s’offre à mon regard, j’ai la conviction intime de ma vocation et de ma mission : « femme-pour-les autres ». Quelqu’un m’ouvre le cœur à jamais. Quatre vingt un ans plus tard cette expérience demeure aussi vive et pure « qu’au premier instant de la création ». Durant quatre ans environ, je garde jalousement mon « secret ». Très sensible, je sentais venir la guerre, pressentais la misère de certaines familles ouvrières du quartier. Extérieurement, mon entourage me disait une petite fille gaie et d’humeur égale.

La sixième année marque un tournant décisif. En février 1938, mère met au monde un quatrième enfant, une fille, Bernadette. Nous allons visiter maman et le bébé ; la religieuse responsable du service offre à mon frère, Pierre, un poupon habillé en clerc de Chartres et, à moi-même une sœur de St Paul de Chartres. En me donnant le jouet, elle me lance : « Tu n’aimerais pas être sœur, plus tard ? » Jaillit alors en réponse un Oui ! clair et décidé. Il vient d’un Autre en même temps qu’il est mien au plus vrai de moi. Blessée par ce dévoilement public de mon « secret », je rétorque à la religieuse : « Pas comme toi ! » Piquée au jeu elle me demande « comment alors ? » - « Moi, je serai sœur et maman » « Impossible, me dit elle. Il faut choisir : tu es religieuse ou maman ». Je garde le silence, affrontée pour la première fois à un choix responsable.

17 juillet 1938 : première communion en la solennité de la Fête-Dieu. A l’offertoire est chanté : « Laissez venir à moi les petits enfants, le Royaume des cieux est à eux ». J’en ai une grande joie. Pour faire bonne mesure, au moment de la communion eucharistique, je reçois une grâce d’indicible union à Jésus. Tout mon être rayonne.

1939. Durant l’été, le médecin de famille m’envoie à la campagne pour m’y reposer. Je jouis de la nature : les fleurs, l’eau de la rivière, les oiseaux, les nuages, les poissons, la moisson. Revenue à la maison pour peu de temps on nous annonce l’attente d’un cinquième enfant, et nous jugeant assez grands nos parents nous proposent une série de prénoms : lequel aimerions-nous ? Passant outre l’esthétique, je m’enquière de ce que chacun de ces saints avait fait. J’écoute attentivement les dits de mon père, puis leur demande : « Quel est le plus dur – synonyme pour moi de « la forme de vie la plus radicale – ? » Mon père répond : « Les cartusiens ». J’insiste : « Mais pour les filles ? » « Les trappistines », me répond-il. Intérieurement je me dis à moi-même : « Je serai trappistine quand le temps sera venu » (je devrai attendre 17 ans).

1940-1948 : « Femme pour les autres » dans la tourmente, l’exode, la guerre, l’humiliation, le pardon, l’espérance contre toute espérance. La réalité succède au pressentiment. J’avais peur, nous étions à trois kilomètres à vol d’oiseaux des bombardements, ce jusqu’à la nuit du 7 juin où les commandant d’une escadrille française cantonnée dans les environs, nous a sortis du sommeil en pleine nuit : les allemands étaient à trente kilomètres, il fallait partir. Après une course folle de trois jours, nous arrivons au hameau des Grichonnières (Indre) pour dormir dans un grenier à grain. Tout le reste de la vie se passait en plein air. Le dimanche nous allions à la messe à l’abbaye de Fongombault, occupée par le petit séminaire de Paris. Saisie par la beauté et le silence des lieux, j’interrogeais une fois de plus : « Qui avait habité ici ? » Des moines, des saints qui prient et travaillent. Première rencontre de la spiritualité cistercienne à travers un lieu.

1948-1956, années décisives : Engagement dans la Jeunesse Etudiante Catholique durant cinq ans. Pour aider mes parents qui n’arrivent pas à éponger leurs dettes, je renonce à des études supérieures et prépare un concours de rédactrice d’administration. Je me suis également occupée de plusieurs jeunes en souffrance, et fait un mémoire sur le mystère de l’Assomption.

En 1955, je quittais la charge de fédérale jéciste et me préparais à entrer à l’abbaye de Bonneval pour la Présentation de Marie. Mes parents s’y opposèrent. Après une retraite faite, en mars 1956, à Igny, j’y entrais le 12 avril. Le fruit était mûr et pouvait être cueilli. « Le Seigneur m’a dit : Quitte ton pays, ta parenté, la maison de ton père, pour le pays que je te montrerai ». Allant de campement en campement vers la terre de splendeur, je laisse l’Esprit de la simple pureté de l’Evangile m’habiter, et la Vierge Marie former en moi son Fils, Jésus, dans la paix du soir. Je vous partage pour achever ce parcours une maxime de Dom Bernardo, notre ancien abbé général : « Si tu désires connaître et rejoindre le Christ, tu y parviendras plus vite en Le suivant ».

Soeur Marie-Aelred

 

 C'est précisément dans l'existence quotidienne

que la vie consacrée se développe

en mûrissant progressivement

pour devenir l'annonce d'un mode de vie

différent de celui du monde

et de la culture dominante.

A travers son style de vie et la recherche de l'Absolu,

elle suggère une quasi-thérapie spirituelle

pour les maux de notre temps.

C'est pourquoi, dans le cœur de l'Église,

elle représente une bénédiction et un motif d'espérance

pour la vie de l'homme

et pour la vie ecclésiale elle- même.

 

Outre la présence active

de nouvelles générations de personnes consacrées

qui rendent vivante

la présence du Christ dans le monde

et la splendeur des charismes ecclésiaux,

la présence cachée et féconde de consacrés,

hommes et femmes,

qui ont l'expérience de la vieillesse,

de la solitude,

de la maladie

et de la souffrance,

est également particulièrement significative.

Au service déjà rendu et à leur sagesse,

qu'ils peuvent partager avec d'autres,

ils joignent leur précieuse contribution

en s'unissant, par le don d'eux-mêmes,

au Christ patient et glorifié

en faveur de son Corps qui est l'Église.

 (Repartir du Christ n° 6)