CROIX PETITE BERNARD DE CLAIRVAUX

 

 

 

   " Bois, toi aussi, 

  l'eau de ta propre fontaine " 

 

auteurs cisterciens 2

  

Si tu veux te donner à tout le monde,

à l'instar de Celui qui s'est fait tout à tous,

je te félicite de ton dévouement, à condition qu'il soit total.

Or, comment le serait-il, si tu t'en exceptes toi-même ?

Car enfin, toi aussi, tu es un homme.

Donc, pour que ton amour des hommes soit plein et entier,

il faut que le sein qui accueille tous les autres te reçoive toi-même.

Autrement, selon la parole du Seigneur,

à quoi te servirait de gagner le monde entier, si tu viens à te perdre toi-même ?

Ainsi donc, puisque tout le monde dispose librement de toi,

sois, toi aussi, du nombre de ceux qui en profitent.

Pourquoi cette faculté serait-elle refusée à toi seul ?

Vas-tu longtemps encore, oubliant que tu n'es qu'un souffle qui passe et ne revient pas,

recevoir les autres sans jamais te recevoir toi-même, au moins à ton tour ?

Tu te dois aux sages et aux insensés : vas-tu te refuser uniquement à toi-même ?

L'insensé et le sage, l'esclave et l'homme libre, le riche et le pauvre, l'homme et la femme,

le vieillard et le jeune, le clerc et le laïc, le juste et l'impie,

tous indistinctement usent de toi,

tous viennent se désaltérer à ton sein comme à une fontaine publique,

et toi seul tu resterais à l'écart mourant de soif !

Si celui qui diminue son héritage encourt la malédiction,

qu'en sera-ce de celui qui le perd totalement ?

Sans doute, tes eaux doivent se répandre sur les places publiques ;

sans doute les hommes, les bêtes de somme et les troupeaux

doivent pouvoir venir y boire ;

bien plus, tu dois abreuver même les chameaux du serviteur d'Abraham ;

mais, bois, toi aussi, comme tous les autres, l'eau de ta propre fontaine.

Que l'étranger, dit l'Ecriture, ne boive pas de ces eaux-là."

Mais toi, es-tu un étranger ?

Si tu l'es pour toi-même, pour qui ne le seras-tu pas ?

Puisqu'il est écrit : Pour qui sera-t-il bon, celui qui ne l'est pas pour soi ?

Rappelle-toi donc, je ne dis pas toujours, je ne dis pas souvent, mais de temps en temps,

que tu te dois aussi à toi-même.

Profite, toi aussi, de toi-même, avec tant d'autres, ou, du moins, après tant d'autres.

Pourrait-on moins te demander ?

Bernard de Clairvaux - Du livre I, 6 de la considération  

 

 

BERNARD DE CLAIRVAUX

(1090 - 1153)

 

Né au château de Fontaine

près de Dijon,

entré en 1112 à Cîteaux

avec une trentaine de compagnons,

abbé de Clairvaux à vingt cinq ans,

il fut la conscience de son siècle.

Malgré une prodigieuse activité

en faveur de l'Eglise

et des Etats de la chrétienté,

il écrivit commentaires d'Ecriture,

traités de spiritualité,

sermons et lettres en grand nombre.

Ses 86 sermons

sur le Cantique des cantiques

fournissent l'expression

la plus profonde et la plus complète

de sa théologie mystique.