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AMEDEE DE LAUSANNE(1110-1159)
Entré avec son père, Amédée de Clermont, seigneur de Hauterive (Drôme), à l'abbaye cistercienne de Bonnevaux alors qu'il n'avait pas encore dix ans, il fut bientôt confié par celui-ci à son parent Conrad, futur empereur d'Allemagne, afin qu'il pourvoit à ses études. N'ayant point de goût pour le métier des armes, le jeune homme quitta la cour en 1125 et vint se faire moine à Clairvaux. En 1139 il est élu abbé de Hautecombe en Savoie, puis, en 1144, consacré évêque de Lausanne.
Nous avons de lui huit homélies en l'honneur de la Vierge Marie et une lettre à ses fils spirituels de l'église de Lausanne.
Que va signifier pour nous de progresser jusqu'à ces saints mystères de Dieu ? Dans quelle ligne poursuivrons nous le chemin commencé ? Voici qu'en même temps un épais brouillard et une nuée des plus éclatantes entravent notre marche. L'eau que saint Ezéchiel vit sortir du Temple, recouvrant non seulement talons et genoux, mais reins et cou, nous submerge afin que nous ne puissions pas traverser. Pourtant il est là, celui en qui nous espérons, en qui, depuis la prime jeunesse, nous avons été formés à mettre notre confiance, qui fait s'épancher nos âmes et nous élève au-dessus de nous-mêmes, rendant nos pieds comme ceux des cerfs pour nous emmener sur nos hauteurs, dressant pour nous un observatoire sur la montagne, en compagnie de Moïse et Elie, afin que nous puissions contempler à visage découvert ce que nous cherchons. Il nous sera montré que là est le bien, là nous serons instruits plus pleinement de la vision du Seigneur.
Que si nous voulons nous approcher de cette obscurité dans laquelle il demeure, une fois entrés au sein de la nuée, terrifiés aussi par la grandeur de cette immensité, nous ne résisterons pas, nous nous retrouverons comme réduits à rien. Dieu en effet habite une lumière inaccessible, son éclat consume les chairs comme paille, sa face, personne ne peut la voir et vivre, son immensité, les anges eux-mêmes sont incapables de la scruter, de lui, aucune puissance n'approche, si ce n'est celle qui est unie au Verbe dans une unité de personne. Ainsi rendons gloire à Dieu, et tombant sur nos visages, adorons de loin les traces de la Trinité, croyant de coeur et confessant de bouche, parce que tout ce que nous percevrons ou dirons de lui, est au-dessous de lui.
Amédée de Lausanne - Homélie III
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GUILLAUME DE ST THIERRY (vers 1070/80 - 1148)
Né à Liège, il vint en France pour étudier. Entré chez les bénédictins de Saint Nicaise à Reims, il devint, en 1121, abbé de Saint-Thierry, monastère proche de cette ville. Il se lia d'amitié avec Bernard de Clairvaux et, malgré les réticences de ce dernier, réussit à entrer à Signy, dans les Ardennes, une fondation d'Igny, monastère lui-même fondé par Clairvaux. Ses oeuvres, telles les Oraisons méditées ou la Lettre aux frères du Mont-Dieu, révélent un vrai moine. La richesse de sa doctrine apparaît dans son Miroir de la foi ou encore dans la Contemplation de Dieu.
Seigneur, mon coeur est impatient de toi, je cherche ton visage, je recherche ta face ; au nom de ce que tu es, ne la détourne pas de moi à jamais. Je le sais, en effet, j'en suis certain, ceux qui marchent à la lumière de ton visage ne trébuchent pas, ils marchent en toute sécurité, eux dont le jugement émane tout entier de la lumière de ton visage. Voilà les vrais vivants, parce ce qu'ils vivent selon ce qu'ils lisent et comprennent sur l'exemplaire de ton visage.
Seigneur, je n'ose pas te regarder en face de crainte d'une plus grande stupeur. Je me tiens donc devant toi comme un pauvre, mendiant et aveugle ; ainsi tu me vois et je ne te vois pas, moi qui ai le coeur tout gonflé du désir de toi, et je m'offre à toi tout entier, avec tout ce que je suis, tout ce que je peux, tout ce que je sais, et même ce fait de languir après toi et de défaillir, je te le donne.
Mais où te trouver, je ne le trouve pas ! Où es-tu, Seigneur, où es- tu ? Et surtout, Seigneur, où n'es-tu pas ? Je le sais assurément, j'en suis certain absolument, tu es avec moi, ici, à cet instant, toi en qui nous avons le mouvement et l'être, et dont la très salutaire présence fait brûler et défaillir mon âme en ton salut. Je le sais en toute certitude, en toute vérité, j'en fais l'expérience pour mon plus grand bien : tu es avec moi. Je sais et je sens, j'adore et je rends grâce, mais pourquoi, alors que tu es avec moi, ne suis-je pas, moi, avec toi ? Qu'est-ce qui fait obstacle, qui empêche, qui s'oppose ? Si tu es avec moi, me faisant du bien, pourquoi, moi, ne suis-je pas avec toi, jouissant de toi, le bien de tous mes biens ?
Guillaume de Saint-Thierry - Oraison méditée II, 3-4

Seigneur, tu fais miséricorde à celui que tu prends en pitié … Pitié, Seigneur, pitié, toi qui nous modèles ! et nous sommes ta glaise ! Nous adhérons encore à toi ; ta main puissante nous porte encore ; encore nous restons suspendus à tes trois doigts par la foi, l’espérance et la charité, ces doigts qui tiennent, pesée au crochet, la masse terrestre, je veux dire la solidité de ton Eglise. Pitié, tiens-nous bien, que nous ne tombions pas de ta main ! Brûle nos reins et nos cœurs au feu de ton Saint Esprit, et affermis ce que tu as déjà réalisé en nous, de peur que nous ne lâchions, que nous ne soyons ramenés à notre boue, ou même au néant !
C’est par toi, pour aller à toi que nous avons été créés ; vers toi l’orientation de notre vie ! Nous te reconnaissons pour notre créateur, notre modeleur. Cette sagesse par laquelle tu disposes les choses, cette miséricorde et cette bonté par lesquelles tu les tiens et tu les gardes, nous les adorons, nous les invoquons ! Achève de nous former toi qui nous as faits ; achève jusqu’à nous faire prendre cette forme de ton image et de ta ressemblance pour laquelle tu nous as formés !
Méditation 1 (n°1 … 3)
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GILBERT DE HOYLAND (? - 1172)
On sait très peu de choses concernant la vie de Gilbert de Hoyland. Anglais, il faisait peut-être partie d'un groupe de moines de Rielvaux envoyés à l'abbaye bénédictine de Swineshead, lorsque cette dernière passa à l'Ordre cistercien en 1147. Il était en était encore l'abbé en 1167. Il mourrut en 1172 au monastère de Larivour près de Troyes. Il continua le commentaire sur le Cantique que Bernard de Clairvaux avait laissé inachevé. Au long des quarante huit sermons qu'il rédigea à partir de 1154, il trace l'itinéraire spirituel de l'âme vers Dieu. Il a aussi laissé plusieurs traités.
J'ai trouvé celui que mon coeur aime. Heureuse issue, ô joyeux terme de si longs circuits ! Bienheureux degrés par lesquels on parvient à un tel but ! L'Epouse a cherché sur sa couche, elle a parcouru la cité, elle a interrogé les gardes. En premier lieu, elle le cherche par elle-même et en elle-même ; en second lieu, hors d'elle-même mais par elle-même ; en troisième lieu, ni par elle-même ni en elle-même. Alors, plus elle cherche avec humilité, plus elle rencontre avec succès ; plus elle est éloignée de se confier en elle-même, plus vite elle trouve.
Je l'ai trouvé, dit-elle, j'ai trouvé celui qui le premier m'a cherchée comme une brebis errante, comme une drachme perdue, celui dont la miséricorde m'a prévenue. Oui, le premier il m'a trouvée quand j'étais perdue, il m'a prévenue alors que j'étais sans aucun mérite. Il m'a trouvée errante, il m'a prévenue dans ma désespérance, il m'a trouvée quand je différais mon retour et m'a prévenue alors que je manquais de confiance. Il m'a trouvée en me révélant qui j'étais, il m'a prévenue en m'appelant à lui ; il m'a trouvée égarée dans les erreurs, il m'a prévenue, vide que j'étais des trésors de sa grâce ; il m'a trouvée, non pour que je le choisisse, mais pour me choisir lui-même, il m'a prévenue pour m'aimer le premier. Ainsi élue et aimée, cherchée et acquise, trouvée et prévenue, comment ne mettrais-je pas toutes mes forces et au-delà, tous mes élans, à l'aimer et à le chercher ?
Je le chercherai donc, jusqu'à ce que, parvenue au comble de mes voeux, je puisse m'écrier, joyeuse : J'ai trouvé celui que mon coeur aime. Selon moi, cette rencontre a trait non au commencement de la grâce et de la vérité, mais à leur accroissement dans l'âme. Car l'âme, avançant de vertu en vertu et de vérité en vérité, formée à chaque étape par de nouveaux mystères et inondée de joie à chaque pas, à chaque progrès, peut dire : J'ai trouvé celui que mon coeur aime, le Verbe du Père, le Christ Jésus, qui est au dessus de tout, Dieu béni pour les siècles des siècles. Amen.
Gilbert de Hoyland - Sermon 8 sur le Cantique

Voulez-vous que je vous propose un onguent dont l’odeur surpasse en excellence tous les aromates des dons répandus dans l’Eglise ? Quel parfum trouver en celle-ci qui soit plus suave que celui de la miséricorde et du pardon ? Combien ne sont-ils pas à avoir couru à l’odeur de cet onguent et, par lui, à s’être unis au Christ au sein de son corps ? … Combien en est-il qui, par désespoir, se seraient livrés eux-mêmes à toutes sortes d’impuretés et à l’avarice, et se seraient précipités volontairement dans le gouffre de tous les vices, s’ils n’en avaient pas été retenus par l’odeur de ce médicament ?
Quelle ne serait pas ma tribulation si je ne connaissais pas les miséricordes du Seigneur ? Miséricordes en sa Tête, miséricordes en son corps qui est l’Eglise. Car elle-même a reçu du Seigneur ce qu’elle a transmis à ses fils : oui, dis-je, elle a reçu la miséricorde en cadeau, avec aussi le commandement d’être servante de la miséricorde … Que l’élan de ton affection soit celui de la miséricorde, car il dérive effectivement du pardon qui te vient du Seigneur.
Sermon sur le Cantique 32, 4 … 5

Si tu ne veux pas te mettre à la recherche de celui qui erre, va du moins au-devant de celui qui revient. Ouvre-lui la porte de la miséricorde, et si tu ne reçois pas le pénitent à cause du Christ, reçois du moins le Christ dans le pénitent. Que ton âme se liquéfie en une rosée de miséricorde et qu’elle s’enflamme à la voix de Jésus qui crie et qui frappe à la porte. Car l’appel du pénitent, le cri du pauvre sont la voix de Jésus. Aussi, lorsque tu entends cette voix, que ton âme se liquéfie dans un élan de clémence, afin que toi aussi, avec l’épouse, tu puisses dire : Mon âme s’est liquéfiée dès que le Bien-aimé a parlé. Ecoute et repasse en ton esprit ce qu’il a dit à Marie Madeleine, à la femme surprise en adultère, à la Samaritaine, à la Cananéenne, à Zachée, à Pierre, au centurion. A entendre tant de paroles de bonté et de clémence, qui ne sentirait son cœur s’attendrir, ses entrailles s’émouvoir ? ...
Pour ma part, bon Jésus, je sens que je me répands en une huile abondante et que je me liquéfie dans une affection semblable à la tienne, toutes les fois que je repense à tes œuvres, à tes mots, à tes préceptes, où s’exprime ta miséricorde. Ce sont là des paroles de ta part pleines de feu, et ton serviteur les aime. Il les aime car il en a besoin ; voilà pourquoi mon âme les aime et se liquéfie de joie lorsque tu parles, toi.
Sermon sur le Cantique 43 § 6
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GERTRUDE D'HELFTA (1256 - 1301/2)
On ne sait rien de la famille et du lieu de naissance de Gertrude. Elle fut confiée, dès l'âge de cinq ans, au monastère d'Helfta en Saxe. Vivant sous la Règle de saint Benoît, la communauté était entrée dans le renouveau spirituel du temps en adoptant les coutumes de Cîteaux. Gertrude reçut, sous la direction de Mechtilde de Hackeborn, soeur de l'abbesse, une solide formation humaine et théologique. Favorisée, à partir de sa vingt-cinquième année, de grâces mystiques, elle s'est attachée par ses écrits (Le Hérault de l'amour divin et les Exercices spirituels) à éveiller dans les âmes le désir d'une union à Dieu de plus en plus parfaite.
Malgré les égarements de mon esprit et tant de plaisirs trompeurs qui me retenaient, quand, après des heures et hélas ! après des jours, et comme, ô douleur, je le crains, après des semaines, je revenais à mon coeur, toujours je t'y ai trouvé, de sorte que je ne pourrai jamais alléguer que tu te sois éloigné de moi, même l'espace d'un clin d'oeil, depuis cette fameuse heure jusqu'à présent, ce qui fait déjà neuf ans, excepté une fois, durant onze jours, avant la fête du bienheureux Jean Baptiste : cela arriva, me semble-t'il, suite à une certaine conversation mondaine, un jeudi, et dura jusqu'au lundi, qui se trouvait être alors la vigile de saint Jean Baptiste, pendant la messe qui débutait justement par "Ne crains pas, Zacharie".
Ta douce humilité et la merveilleuse bonté de ton exraordinaire charité, virent que j'avais à ce point perdu le sens que je ne prêtais aucune attention à la perte d'un tel trésor ; je ne me rappelle pas en effet en avoir éprouvé de la douleur, ou au moins quelque petit désir de le retrouver ; c'est pourquoi je me demande maintenant avec étonnement quelle folie avait suspendu mon intelligence, à moins peut être que tu ne m'aies donné là d'expérimenter en moi-même ce que dit Bernard : "Quand nous fuyons, tu nous poursuis ; nous tournons le dos et tu reviens en face ; tu supplies, mais nous détournons les yeux ; pourtant aucun désordre, aucun mépris ne peut absolument pas te détourner de t'occuper sans cesse ni te lasser de nous attirer vers cette joie que l'oeil n'a pas vu, ni l'oreille entendu, qui n'est pas montée au coeur de l'homme".
Et de même qu'au commencement ce fut sans mérite de ma part, alors, parce que retomber est pire que tomber, ce fut malgré un démérite sans bornes que tu as daigné me rendre la joie de ta présence salutaire qui dure jusqu'à cette heure. Pour tout cela, louange te soit rendue, et cette action de grâces qui, procédant avec douceur de l'amour incréé et dépassant toute créature, reflue en toi-même.
Gertrude d'Helfta - Le Hérault L.II, ch.III, 3

De grâce, ô Jésus, mon aimable espérance, Epoux fidèle et plein de miséricorde, toi qui ne méprises jamais les soupirs des malheureux, hélas ! hélas ! par ma propre faute mon oreille est bouchée !
De grâce, ô Père des miséricordes, fais que ma vie se passe à t’obéir, au moindre murmure, dès que mon oreille t’aura entendu.
Mon bien-aimé, par la douce piété de tes oreilles bénies, purifie toute l’iniquité de mes oreilles pécheresses, afin qu’à l’heure de ma mort, je ne craigne pas d’entendre une parole de malheur, mais qu’à ton très doux appel, mon oreille reçoive la joie et l’allégresse ; car tu es ma seule attente.
De grâce, enlève-moi au plus tôt pour tes noces.
Exercice spirituel VII, 604-613
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LOUISE DE BALLON (1591 - 1668)
Née au château de Vanchy, près de Bellegarde (Ain), Louise ressentit un attrait précoce pour la vie de prière et de recueillement. Agée seulement de sept ans, elle fut confiée aux moniales cisterciennes de Sainte-Catherine, près d'Annecy. Dès 1607, année où elle prononça ses voeux, elle se confia à la direction spirituelle de François de Sales, son cousin. En 1617, au cours d'une retraite à la Visitation d'Annecy, naquit en elle le désir d'une réforme, mais elle dut attendre 1622 avant de pouvoir la mettre en oeuvre à Rumilly (Savoie). D'autres fondations suivirent. "Les oeuvres de piété de la Vénérable Mère Louise-Blanche-Thérèse de Ballon" furent éditées à Paris en 1700. La fondatrice des bernardines réformées insiste avant tout sur l'oraison, l'intériorité, l'humilité, la mort à soi-même, la simplicité.
Je l'ai déjà dit ailleurs, je le redis ici, et je ne le saurais assez redire, comme Dieu me fait voir que sans lui on ne peut rien du tout, quelque bien avantagé que l'on soit, et combien il importe de comprendre bien cette vérité, et de la conserver vive en soi. Il est vrai que la foi nous l'apprend à tous, mais elle est souvent morte et comme anéantie en nous, attendu que, dans un sens, elle n'est rien sans les bonnes oeuvres, que c'est comme si nous ne l'avions pas.
Or un des moyens de la tenir vive en nous par les bonnes oeuvres, c'est de voir en Dieu tout notre bien, de le regarder lui-même comme notre vrai bien, et de recourir en tout à lui, surtout dans l'entreprise de nos bonnes oeuvres, d'y recourir, dis-je, comme à celui qui les veut commencer par nous, qui peut seul faire réussir tous nos desseins, et sans qui nous ne pouvons que tout gâter et tout ruiner.
Aussi a ce souvent été une de mes plus grandes consolations, de voir et de considérer que Dieu peut tout et que je ne puis rien. Cela m'a servi de force pour surmonter les difficultés que je trouvais dans le bien que je voulais faire. Car sans cette vérité, que j'ai tâché de me rendre toujours présente, je me fusse souvent rebutée, au lieu que je me suis raidie contre les obstacles à la faveur de la même vérité, laquelle, comme maitresse de son esprit, m'a fait rejeter les regards d'appréhension, les respects humains, et autres semblables considérations.
Louise de Ballon - Oeuvres de piété, ch.IV

