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ARCHITECTURE |
Une dizaine d'années après la destruction du monastère lors de la retraite allemande de 1918, l'abbaye d'Igny se relève des ses ruines grâce aux dommages de guerre. Les travaux durent de 1927 à 1929. Pour cette reconstruction on se conforme exactement au plan-type des abbayes cisterciennes : bâtiments disposés en quadrilatère encadrant un préau intérieur.

L'architecte s'inspire de l'antique monastère de Loc-Dieu, situé à Martiel, près de Vllefranche en Rouergue. Fondé en 1123 ou 24, Loc-Dieu, le Lieu-de-Dieu, se rattache officiellement à l'ordre de Cîteaux en 1162. La guerre de Cent Ans transformera le monastère en château fort, d'où son aspect d'abbaye fortifiée. Les deux vues ci-dessous, d'Igny (à gauche) et du Loc-Dieu (à droite) permettent de constater une ressemblance certaine.

Mais il est une autre ressemblance, notablement plus ancienne. Lorsqu'on entre dans l'église du monastère du Val d'Igny, le regard est attiré par les nombreuses colonnes et leurs chapiteaux, tous différents et ornés des feuilles d'eau typiques de l'architecture de transition roman-gothique des abbayes cisterciennes du XIIème siècle. Leur sobriété tranche avec la richesse des chapiteaux historiés contre lesquels Bernard de Clairvaux fulmine dans son Apologie à Guillaume de Saint-Thierry.
Pareil dépouillement n'est pas qu'austérité, il est aussi mémoire au-delà de la mémoire, puisqu'il nous fait remonter aux débuts de le civilisation et même à la préhistoire. A ce sujet, on se reportera avec profit au volume 1 de l'Histoire de l'humanité publié par l'UNEXCO en 1963 (Laffont 1967). Au chapitre 4 de la deuxième partie, Sir Léonard Wooley parle entre autres des colonnes mésopotamiennes et égyptiennes du troisième millénaire avant J.C. : "Les unes imitent le tronc du palmier, les autres une fascine de roseaux de papyrus liés au sommet et la base". Liens à la base et au sommet qui ont traversé les siècles, comme on le constate ci-dessous !

"La colonne en forme de palmier, décrit Sir Wooley, a un chapiteau imitant soit les frondaisons de l'arbre, soit un calice de fleur rappelant assez une cloche renversée". Ces "colonnes qui ornaient les temples et les palais ... sont la transposition d'originaux érigés dans d'autres matériaux" ... Elles gardent "le souvenir des troncs de palmier et fascines de papyrus des temps préhistoriques" (cf. page 443). Ainsi, "dans le delta de l'Euphrate où la nature ne fournit rien d'autre que de la boue, des roseaux et des palmiers", l'habitation primitive fut "la hutte de roseaux". Et comment ne pas penser ici aux cistels / roseaux qui ont donné leur nom à Cîteaux.
Ce "type de construction, reprenté sur un relief en pierre du quatrième millénaire avant J.C." est des plus simple. "D'abord, explique Sir Wooley, vous plantez droit dans le sol deux fascines, ou fagots, de longs roseaux ... Puis vous attachez des barres transversale constituées de fascines plus légères, de manière à former une charpente à laquelle vous fixez des nattes en roseaux pour compléter le mur. Le mur fait avec les nattes sera obligatoirement rectiligne. Il peut, naturellement, être prolongé indéfiniment grâce à l'addition de nouveaux montants verticaux, mais ceux-ci doivent s'aligner sur les deux premiers. Pour enclore un espace ... le dernier montant doit servir de poteau cornier afin de former l'angle, et il en résulte que le plan sera rectangulaire." "Les fascines verticales sont plus minces au sommet et par conséquent flexibles ; vous pouvez les courber vers l'intérieur et les lier deux à deux ; vous avez ainsi la charpente d'une sorte de tunnel qui peut être recouvert de nattes formant voûte ou coupole" (cf. p. 437).

"Au second stade, les murs de natte n'offrent pas une protection totale contre le vent et la solution la plus évident consiste à les enduire avec la boue que l'on trouve partout ; comme il faut, de temps en temps, en étaler une nouvelle couche, l'épaisseur du revêtement devient, à la longue, considérable" ... On se dit alors "qu'après tout, les roseaux ne sont peut-être pas indispensables, et que les maisons pourraient être construites uniquement avec de la boue" ... Un jour, "un constructeur ingénieux conçut l'idée d'utiliser de petits blocs d'argile liés ensembles par un mortier de boue" (cf. p. 438).
Mais revenons en arrière. "En construisant leurs murs, les bâtisseurs primitifs des huttes de roseaux avaient attaché leurs nattes à l'intérieur de la charpente ... Quand, ensuite, ils étalèrent la boue en guise de plâtre, les fascines verticales produisirent l'effet de demi-colonnes divisant le mur en panneaux. L'effet décoratif était certain, surtout dans le cas des grandes constructions, car les piliers étaient plus nombreux et plus lourds et, par conséquent, accusaient un relief plus accentué ; ils se trouvaient sans doute tout près les unes des autres afin d'assurer une certaine solidité aux édifices" (cf. p. 439).

Les temples des débuts du troisième millénaire avant J.C. "ont dû être construits ainsi, et, comme les traditions religieuses sont tenaces, les constructeurs qui employèrent la brique copièrent fidèlement les modèles fournis pas les anciens. On pouvait conserver les demi-colonnes arrondies, ... oubien, les briques étant rectangulaires, il était plus facile d'en faire des contreforts carrés ; mais, pour un édifice religieux, le mur à panneaux était essentiel, et ce principe resta valable jusqu'aux derniers jours de Babylone.
En fait, il fut appliqué uniquement aux temples, à l'origine parce qu'il n'y avait aucun intérêt à imiter les montants espacés et frêles des maisons particulières, et plut tard parce que ce type de construction était si étroitement associé aux templs qu'en l'employant à des usages profanes on aurait commis un véritable sacrilège - l'homme s'arroge le droit de concevoir à sa mnière la maison du dieu, mais la maison du dieu doit rester éternellement identique à ce qu'elle était à l'origine" (cf. p. 440).

Au-delà de leur dimension décorative, les feuilles d'eau des chapiteaux témoignent d'un lien vivace avec nos plus lointains ancêtres. Et ces colonnes dressées de siècle en siècle, comme les piliers d'un pont qui va d'eux jusqu'à nous, continuent d'inviter notre commune humanité à élever ses yeux et son coeur vers le Créateur et Sauveur de tous. "D'âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge" (Psaume 89, 1).


