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AUTEURS CISTERCIENS |
ISAAC DE L'ETOILE (début 12ème siècle - vers 1178)
D'origine anglaise, il fit ses études en France, entra à Pontigny, puis devint abbé de l'Etoile au diocèse de Poitiers en 1147. Vingt ans plus tard il se retira dans l'île de Ré, au monastère de ND des Châteliers. La cinquantaine de sermons qui nous sont parvenus, témoignent de la profondeur de sa spiritualité. Il trouvait son unité intérieure dans le dynamisme d'un continuel dépassement.
Après s'être assis, il ouvrit la bouche. Puisse-t'il m'arriver de m'asseoir avec Jésus, de m'asseoir sur la montagne à ses pieds et d'avoir part à sa doctrine ! Dans la foule, il se tient debout et il marche ; il agit, il se fatigue, il est serré, de sorte que ni lui, ni ses disciples n'ont le loisir de manger le pain de la vie et de l'intelligence, de boire l'eau de la sagesse qu'on boit dans le calme et que puisent ceux qui ont moins d'occupations, car le puits est profond.
Il ouvrit la bouche, la bouche dont l'Epouse implore un baiser ; la bouche pleine de richesses, où étaient cachés tous les trésors de la sagesse et de la science ; la bouche par laquelle le jour annonce au jour la parole. Beaucoup ont recherché la sagesse, beaucoup ont recherché le bonheur, mais parce qu'ils n'ont pas entendu cette bouche sainte, ni vu le jour, ils se sont heurtés aux ténèbres épaisses de l'erreur et la nuit a révélé à la nuit une pseudo-science.
Ouvrant donc la bouche pour s'adresser au coeur de Jérusalem, lui parlant dans la solitude ou sur la montagne, il dit : "Bienheureux les pauvres en esprit." La béatitude elle-même parle de béatitude ; celui qui s'est fait pauvre, de la pauvreté ; le roi, du royaume ; le doux, de la mansuétude ; le consolateur, de la consolation ; le pain véritable, de satiété ; la miséricorde elle-même, de miséricorde ; la pureté des coeurs, de pureté du coeur; le vrai pacifique et le Fils par nature, de pacification et de filiation.
La Parole véritable du Père dit ce qu'elle est, la Sagesse divine enseigne ce qu'elle est, disant : "Bienheureux les pauvres en esprit." C'est très sagement qu'elle place en premier lieu, qu'elle propose d'abord à tous ce que tout un chacun recherche, ce que tout un chacun souhaite, ce que tout un chacun désire, ce dont cependant presque tous s'écartent. Qui ne voudrait être heureux ? Pourquoi, dans l'humanité, les querelles, les luttes, les intrigues, les flatteries, les piques et les vexations, sinon pour arracher, d'une manière ou d'une autre et comme on peut, ce qui semble bon pour soi, ce qui paraît devoir en quelque façon conduire au bonheur ?
Chacun en effet se croit d'autant plus heureux qu'il réalise ce qu'il préfère. Aussi tous les hommes aspirent au bonheur, mais ils s'en font des idées différentes. L'un prétend qu'il est dans le plaisir des sens et le charme d'un moment ; l'autre, dans la force de l'esprit, un autre encore dans la connaissance de la vérité. Aussi le docteur de tous les hommes, que la seule charité rend débiteur des sages et des insensés, redresse d'abord ceux qui s'égarent, dirige ensuite ceux qui sont sur le chemin, accueille enfin ceux qui frappent à la porte, selon qu'il est dit : "Frappez et l'on vous ouvrira."
Isaac de l'Etoile - Sermon I pour la fête de tous les saints

Il y a deux sortes de miséricorde : donner et pardonner ; aussi est-il dit : « Donnez et l’on vous donnera ; pardonnez et l’on vous pardonnera » ; et cela suivant une proportion, d’où la parole : « Pardonnez-nous comme nous-mêmes pardonnons » ; et encore: « Selon la mesure dont vous aurez mesuré, on vous mesurera en retour. »
De plus, chaque espèce de miséricorde se subdivise en trois. Car en l’une et l’autre miséricorde il y a la grande, la plus grande, la très grande ; la commençante, l’adulte, la vigoureuse. Mesure pour mesure. Qui n’aura à aucun degré la miséricorde n’aura droit à aucune indulgence. La miséricorde au premier degré donne de ses biens, selon la monition du Sauveur : « Faites l’aumône et pour vous tout sera pur ». La miséricorde au second degré donne tout ce qu’elle possède ; elle peut dire : « Voici que nous avons tout abandonné ; que recevrons-nous ? » La miséricorde au troisième degré se donne elle-même et peut dire : « Non seulement je dépenserai, mais je me dépenserai moi-même pour vos âmes ». On ne peut avoir de charité plus grande.
Sermon 3 n°15-16

